La vidéo ci-dessus se base sur des images d’illustration de la Première Guerre mondiale provenant d’un livre scolaire de 1950 destiné au cours élémentaire. Il est signé Bernard et Redon et a été édité aux éditions Fernand Nathan. Il s’agit donc d’une petite étude sur la façon dont on présentait aux enfants la Première Guerre mondiale au lendemain de la Seconde. On remarque tout de suite ici la prédominance de Clemenceau.
La vidéo s’ouvre donc sur une image bien connue : Clemenceau dans les tranchées. On reconnaît tout de suite Clemenceau, notamment à sa moustache. Il est en tenue de ville et ne semble pas avoir besoin de sa canne pour se déplacer. Elle a ici plutôt des allures d’accessoire de mode ici. Dans les photos dont nous disposons, l’homme d’État semble un peu moins frais que sur cette image. Il a 76 ans et déjà plusieurs décennies de lutte politique derrière lui.
Cette image en rappelle une autre : celle du Maréchal Pétain qui lui aussi tenait à son image de vieillard encore vert. Le musée de l’Armée détient en particulier des exemplaires de sa canne qui, comme celle de Clemenceau, ne lui servait pas à marcher.
Autour de Clemenceau, on aperçoit des soldats de 14-18 vêtus de l’uniforme bleu horizon qui est apparu en 1915. Il faut rappeler que Clemenceau n’est devenu président du conseil que le 16 novembre 1917. Donc ici, nous sommes en 1917 ou 1918.
Nous avons aussi 2 officiers, parce que Clemenceau ne peut tout de même pas se promener tout seul dans la tranchée. Un officier de rang subalterne se tient à l’arrière-plan et devant lui se trouve sans doute un général.
Enfin, dernier personnage important, la tranchée occupe toute l’image : la terre, le cageot de grenades, la simple toile pour protéger un endroit qui se veut un peu intime… L’illustrateur a aussi représenté les barbelés, arme emblématique de la Grande Guerre, et même au loin des explosions qui nous rappellent que nous sommes dans une situation de conflit, où, quand on se rend sur le front, on peut mettre sa vie en péril.
Directement en dessous de notre première image est rédigé un petit texte « Observons la gravure » : « Voici Clemenceau dans une tranchée, avec son bâton, son chapeau cabossé, son air de vieux lutteur qui ne craint rien. Il serre la main des « Poilus ». Il plaisante avec eux : « Courage ! On les aura ! » Il donne confiance à tous et tous l’appellent « le Père la Victoire ». » On remarque évidemment tout de suite que les auteurs ont mis dans la bouche de Clemenceau l’ordre du jour du général Pétain à Verdun.
Cette image met donc en valeur deux personnages : Clemenceau, l’homme politique, et le soldat, le citoyen qui fait son devoir.
Il faut la mettre en corrélation avec une autre illustration qui provient du même livre et qui couvre la page précédente. Cette fois, nous sommes entre le 5 et le 12 septembre 1914 : c’est la bataille de la Marne. Au centre de l’image se trouve une mitrailleuse, autre arme emblématique de la Grande Guerre. À l’arrière-plan, on distingue un village en ruine et en feu, parce que la Première Guerre mondiale, c’est la destruction totale du champ de bataille. Nous sommes à la fin de l’été, mais les arbres offrent tout de même un spectacle de désolation. Enfin, au sol, on voit aussi un casque et un tambour prussien. La bataille de la Marne est une victoire, donc on avance et on marche sur les dépouilles de l’ennemi.
Bien sûr, l’objectif de cette image reste de montrer les combattants qui sont les vrais héros de la Grande Guerre. Le groupe central s’active autour de la mitrailleuse, tandis que les autres font le coup de feu. Cette fois, les soldats n’ont pas l’uniforme bleu horizon, mais le célèbre pantalon rouge.
Que voyons-nous ici exactement ? Clemenceau et les soldats de 14-18. Les officiers sont nettement en retrait. Il faut rappeler que ce livre d’école date de 1950. Dans cette période d’après-guerre, l’héroïsme des soldats de 14-18 renvoie aussi à l’image que les Français ont dans l’ensemble des soldats de 1940 dont on a eu le sentiment d’abord qu’ils n’avaient rien fait pendant 1 an, puis qu’ils avaient fui devant l’ennemi et enfin qu’ils s’étaient reposés au stalag. Évidemment, cet imaginaire est faux. Les soldats ont subi la drôle de guerre, ils se sont battus bravement en 1940 et la vie au stalag était tout sauf agréable. Malheureusement pour ces soldats vaincus, dès 1945, ils avaient perdu le combat de l’image. Et forcément, dans un livre scolaire de 1950, il paraît bienvenu de magnifier le soldat de 14-18.
On remarque aussi que rien n’est dit de Philippe Pétain. On ne le mentionne même pas. On met même dans la bouche de Clemenceau son fameux ordre du jour. Clemenceau, ici, incarne un peu la revanche des politiques. Il faut rappeler que le régime de Vichy avait accusé, juridiquement parlant, les responsables politiques de la défaite de 1940, alors que celle-ci était principalement due aux carences des chefs militaires. Remettre dans la mémoire des Français l’action de l’homme politique de 14-18 semble de bonne guerre, d’autant qu’elle est ici très justifiée !