La Guerre en Ukraine rattrapée par l’historiographie : le cas Stefan Bandera

Au début de la Guerre en Ukraine, Vladimir Poutine a listé dans ses buts de guerre la « dénazification » du pays. À l’origine, la dénazification est un terme utilisé pour désigner le processus mis en place par les alliés non seulement pour éliminer toute présence nazie dans l’administration allemande, mais aussi pour extirper les idéaux du régime d’Hitler des têtes de tous les Allemands. Il fallait donc lutter contre un endoctrinement qui avait travaillé les esprits allemands pendant 12 années. Il est difficile d’imaginer que Vladimir Poutine ait utilisé ce terme au hasard.

Une figure historique personnifie cette prétendue nazification de l’Ukraine : Stefan Bandera. Les dirigeants russes et leurs relais brandissent depuis plusieurs mois l’image de ce nationaliste ukrainien qui bénéficie depuis la Révolution Orange d’une certaine visibilité en Ukraine. Mais qui est Stefan Bandera ? Et quelle est l’actualité de sa mémoire aujourd’hui ?

Une inextricable bobine de fil en guise mémoire

Critiquer la mémoire historique des états tierces est toujours très facile et très rentable. Chacun peut trouver dans la mémoire collective de son voisin le cri d’un peuple opprimé ou une injustice historique. La Seconde Guerre Mondiale se prête admirablement à ce petit jeu. La France a eu besoin de l’intervention d’un étranger, Robert Paxton, pour jeter un pavé dans la mare. Il a fallu attendre 1995 pour qu’elle reconnaisse le rôle de l’État Français dans la déportation des juifs de France. Pourtant, le pays est doté d’une certaine stabilité politique, nationale et sociale depuis plusieurs dizaines d’années.

Qu’en est-il de l’Ukraine ? Opprimé par l’URSS, par l’Allemagne nazie, puis de nouveau par l’URSS, comment ce pays aurait-il pu se construire une mémoire apaisée sur concernant les épisodes les plus noirs de l’histoire mondiale ?

Durant chacune de ces périodes soviétiques et nazies, l’Ukraine a connu ses collaborateurs et ses résistants. Mais pour collaborer avec qui ? Et résister contre qui ? En France, la notion de Résistance n’est déjà pas si facile à définir, comme l’a montré Olivier Wieviorka. Qu’en est-il dans les pays de l’Est, soumis à deux voire trois régimes oppressifs antagonistes et successifs ? En Ukraine, les mémoires portées par les uns et les autres se sont entremêlées pour devenir une inextricable bobine de fil.

Le président Zelensky lui-même a eu des membres de sa famille exterminés pendant la Shoah. Il a pourtant dit comprendre une partie de l’héroïsation de Stefan Bandera. Alors qui est Stefan Bandera ?

Stefan Bandera : salop pour les uns, héros pour les autres

Naissance et ultranationalisme

La naissance même de Stefan Bandera reflète la complexité de construire une identité commune à la nation ukrainienne. Bandera est né en 1909 en Galicie. Actuellement, la Galicie fait partie intégrante du territoire ukrainien. En 1909, elle appartenait à l’Empire Austro-Hongrois, celui-ci l’ayant annexée un peu plus d’un siècle plus tôt au détriment du Royaume de Pologne-Lituanie.

Après la défaite des Empires Centraux en 1918, la Galicie est rattachée à la Pologne. Ses habitants ukrainiens, qui avaient déjà subi les politiques d’assimilation forcée des Hongrois, se trouvent maintenant en but à des discriminations polonaises de même nature.

En 1929, Bandera adhère à L’OUN, organisation nationaliste ukrainienne violente, raciste et antisémite qui se place d’emblée dans la mouvance fasciste. Après plusieurs actes terroristes, dont le meurtre du ministre de l’intérieur polonais, Bandera est condamné à la prison à vie en 1934.

Stefan Bandera pendant la Seconde Guerre Mondiale

L’invasion de la Pologne par l’Allemagne en 1939 change le cours de la vie de Bandera. Il sort de prison, provoque une scission avec l’OUN pour fonder l’OUN-B. Son objectif est de lancer une insurrection révolutionnaire pour libérer l’Ukraine de la présence soviétique. Pour atteindre cet objectif, il commence à collaborer avec les Nazis. Il y a de toute façon une véritable proximité idéologique entre l’OUN-B et le nazisme.

À partir de 1941, les Bandéristes participent au plan Barbarossa et sont impliqués dans bon nombre de massacres de juifs. Dès le 30 juin 1941, l’OUN-B proclame l’indépendance d’un État Ukrainien, ce qui provoque la réaction allemande. Bandera est arrêté et déporté en camp de concentration : la naissance d’un État Ukrainien n’est jamais entrée dans les plans d’Hitler qui s’est servi de l’OUN-B et a joué Bandera.

Tout le territoire s’enfonce dans une vaste guerre civile, dont les protagonistes luttent les uns contre les autres. L’OUN-B (devenue UPA) combat à la fois les Allemands et les Soviétiques, mais se lance aussi dans un véritable nettoyage ethnique.

Stefan Bandera survit à la guerre et se réfugie à Vienne. Il reste fidèle jusqu’au bout à sa conception d’un État Ukrainien à la solde d’un homme fort (de préférence lui-même), profondément hostile aux minorités. Il est finalement assassiné en 1959, vraisemblablement par le KGB.

Ce que la mémoire a fait de Bandera

Pendant longtemps, la mémoire liée à Stefan Bandera a été activée de façon négative par l’URSS. Poutine poursuit dans cette voie. Bandera devient alors dans la mémoire russe le collaborateur nazi qui a participé à toutes les atrocités de la période d’occupation.

Néanmoins, quand l’Ukraine a dû se construire une identité propre, après les années 1990, certains groupes nationalistes ou d’extrême droite ont mis en valeur un autre versant du personnage : le héros de la résistance de la nation ukrainienne face au puissant voisin soviétique. Toutefois, pendant plusieurs années, cette image de Bandera est restée relativement confidentielle au sein des groupes qui l’ont forgée.

La Révolution Orange change la donne. Il s’agit maintenant de tourner la page soviétique. En 2010, Stefan Bandera est revêtu du titre de Héros de la Nation. Cette distinction est annulée peu après par un nouveau gouvernement pro-russe.

À partir de 2013-2014, la montée des tensions avec la Russie (notamment avec l’annexion de la Crimée) ravive le souvenir de ce personnage pour le moins controversé. L’histoire réagit toujours en fonction de l’actualité. Certains manifestants de La Révolution Maïan se parent ainsi du souvenir de Bandera : c’est ce qui permet au Kremlin de qualifier de fasciste la révolution de 2013. Dès lors, cette rhétorique s’amplifie jusqu’à appeler à la dénazification, un thème toujours porteur.

Les soutiens du vrai Bandera, celui de la collaboration avec les nazis, sont en réalité ultra minoritaires. Les autres glorificateurs de Stefan Bandera oublient les atrocités et ne lui reconnaissent qu’une qualité de héros résistant.

Ce qui sauve finalement la mémoire de Bandera, ce sont sans doute deux choses. D’une part, son assassinat final par le KGB le fait entrer dans un martyrologe. D’autre part, sa déportation par les nazis dès 1941 l’a empêché de participer nommément aux plus lourds des crimes nazis et l’élève au rang de résistant face à l’hitlérisme. Sans ces deux évènements, s’il avait pu aller au bout de ses idées après 1941 et s’il avait fait l’objet d’un procès en bonne et due forme, son souvenir n’aurait peut-être connu aucun réhabilitation.