Le récit scolaire de la Seconde Guerre Mondiale

Quoi de plus parlant, pour expliquer l’état d’esprit d’une nation, que d’étudier la façon dont elle enseigne son histoire à ses enfants ? Cette affirmation, il est possible de la vérifier pour les faits les plus anciens dont l’actualité ne saute pas aux yeux. Les héroïques figures de Vercingétorix ou du chevalier Bayard pourraient en être de bons exemples, l’histoire mystique de Jeanne d’Arc également. Le récit scolaire d’un passé plus proche et plus brûlant est encore plus soumis aux aléas des confrontations entre les politiques mémorielles, les enseignements antérieurs et les évolutions de la société.

Le récit gaullien de la France combattante

Ainsi, dès 1945, un récit scolaire de la Seconde Guerre Mondiale se met en place, fortement influencé par le récit gaullien de l’évènement. Pour les plus jeunes, l’enseignement se résume souvent à la Libération de Paris, mettant en exergue une libération présentée comme indépendante de toute aide étrangère.

D’une façon générale, dans les livres scolaires, la France de 1940 est une France combattante, peuplée essentiellement de Résistants et des soldats du général Leclerc. La Collaboration n’est pas niée. Il n’est simplement pas question d’en parler, sauf parfois d’une phrase lapidaire : « Le vieux Maréchal Pétain signe un armistice honteux » (Mon Premier Livre d’Histoire de France, par L. Brossolette et M. Ozouf, 1950).

On remarque ici la mention de l’âge du maréchal, une façon d’excuser le général Pétain de Verdun… que le même livre prend pourtant bien soin de ne pas citer quand il s’agit de la Première Guerre Mondiale, lui préférant Joffre, Foch et Gallieni. Les auteurs ne peuvent toutefois oublier que les parents ou les grands-parents de l’enfant auquel ils s’adressent ont connu un autre récit de la Première Guerre Mondiale.

Le rôle de la Résistance dans la lutte armée est donc fortement exagéré. Le rôle des forces alliées est quant à lui ravalé à une simple aide apportée aux forces françaises. L’enseignement donne l’impression que celles-ci, avec l’aide de l’immense majorité de la population, aurait de toute façon libéré le territoire national. L’armée du Débarquement elle-même est qualifiée d’armée anglo-franco-américaine (Histoire, A. Bonifacio et P. Maréchal, 1957 ; Histoire de France, mêmes auteurs, 1964). En réalité, les Français n’y étaient pas plus de 3000, sans doute pas beaucoup plus que les Australiens et beaucoup moins que les Canadiens.

Comment s’étonner qu’encore récemment, un travail d’historien comme L’Histoire de la Résistance (1940-1945) d’Olivier Wieviorka ait été perçu comme une insulte insupportable par certaines personnes élevées dans ce discours mémoriel glorificateur ?

Une évolution à partir des années 1970

Peu à peu néanmoins, un discours plus complexe se met en place, en particulier en direction d’un public plus âgé, c’est-à-dire CM1, CM2. Le régime de Vichy fait son apparition dans les livres scolaires, après que le débat se soit ouvert au niveau national. C’est l’époque de la parution des ouvrages de Robert Paxton (La France de Vichy, 1972) et de Robert Amouroux (Quarante Millions de Pétainistes, 1977). On note aussi la sortie du film de Louis Malle, Lacombe Lucien (1974).

Les Français commencent à se confronter à leur histoire récente : il revient à leurs enfants de la digérer. Peu à peu, les places réservées dans les livres scolaires à la Collaboration et à la Résistance vont commencer à s’équilibrer.

Parler de la Shoah avec les plus jeunes

Bien sûr, le thème de l’extermination des Juifs est particulièrement difficile à évoquer avec les plus jeunes. Certains témoins que j’ai pu interroger ont gardé un souvenir douloureux du visionnage brut à l’âge de 12-13 ans, parfois sans aucune préparation de l’enseignant, du film Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1956). La question pouvait se poser de la façon d’en parler dans les classes élémentaires.

Je me souviens moi-même avoir été profondément choqué lorsque, âgé de 6 ou 7 ans au milieu des années 1980, j’avais subtilisé et feuilleté les livres d’histoire de ma sœur qui était alors en terminal : tous les détails du génocide ne peuvent évidemment pas être enseignés aux plus jeunes enfants.

En 1985, l’Histoire CM1 CM2 de la collection Drouet évoque le génocide et n’hésite pas à utiliser quelques photographies. Une double page bouleversante y est consacrée au drame des enfants d’Yzieu. Toutefois, il n’est pas encore question du rôle de l’Etat français dans le génocide. Celui-ci ne commencera à être développé dans les livres scolaires qu’après la reconnaissance officielle de cette participation par Jacques Chirac en 1995.

En même temps que le récit de la Seconde Guerre Mondiale a viré à l’introspection et à la psychanalyse nationale, la perception du voisin allemand a évolué dans le même sens. Et les bonnes vieilles « Invasions Barbares » se sont transformées en moins connotées « Migration des Peuples » !